ANTONIO BRUNI | L’ÉLAN VITAL

Antonio Bruni (1947-2008), peintre-ermite de Charmey, est un solitaire, un inclassable passionné par l’histoire de l’art et les cultures du monde. L’exposition et la publication qui l’accompagne offrent une occasion unique de (re)découvrir le travail et la personnalité hors du commun de cet électron libre de la peinture.

L’accès au théâtre imaginaire de Bruni est hors de portée d’un spectateur distrait ou pressé. Captivants par leur matérialité sensuelle – peinture sur bois, strates, grattages, éclatants de couleurs, ses tableaux détonnent par leur signification à registres; Bruni y tisse des connections inattendues entre des univers et des esthétiques a priori sans lien: images tirées de publicités, représentations de statues grecques ou indiennes et clins d’œil humoristiques entrent en collision et créent de nouvelles significations.

Bruni représente aussi les paysages de la montagne qui l’environne. Dans le sillage de Barthélemy Menn, qui peignit au Château de Gruyères au milieu du 19e siècle, et de Ferdinand Hodler, élève de ce dernier, il y explore une incandescente poésie visuelle.

Le mur de Beyrouth … au Maréchal-Ferrant à Charmey

En immersion dans les alpages de la Gruyère, Bruni peint en 1986 un hommage intense à la douceur de vivre dans les montagnes. Séquences alpestres, paysages intemporels et silhouettes typiques alternent dans une composition monumentale, sous l’égide de la chapelle de l’Essert. Réactif au cours du monde contemporain, l’artiste intègre ces scènes de sérénité dans un déroutant mur grêlé d’impacts de balles en s’inspirant du martyre de Beyrouth.

Le mur de Beyrouth, scènes de vie champêtre en Gruyère, en hommage au martyre de Beyrouth, 1986. Huile sur toile, 240 x 120 cm. Collection particulière.

Ce chef-d’œuvre est présenté pour la première fois au public dans l’emblématique hôtel-restaurant du Maréchal-Ferrant – aujourd’hui l’Enclume – à Charmey. Rédacteur-en-chef de La Gruyère, Michel Gremaud recueille les réflexions de Bruni:

« Je me demande seulement si nous resterons toujours protégés, ou si nous allons être atteints à notre tour par la violence du monde. Si je pouvais amener une réflexion, mon but serait atteint … ».

La Gruyère, samedi 29 mars 1986

Camouflage dans la campagne fribourgeoise

Doté d’un pinceau virtuose, Bruni passe agilement d’un sujet à l’autre : de la scène de genre à la thématique animalière, de la mythologie au nu et au paysage. Animé d’une imagination fulgurante, il tisse des liens là où on ne les attend pas.

Scène onirique avec chalet-chaumière, montagne et la jeune fille et la Mort (détail), huile sur bois, 50 x 60 cm. Collection particulière.

Le monde rural de la région de Fribourg et de la Gruyère, si chères à son cœur, est une source inépuisable de motifs à peindre. Souvent, les épisodes familiers comme une vente de bétail et le ferrage du cheval, ou encore une façade de ferme traditionnelle, sont détournés – tour à tour mythologisés, camouflés dans un scénario ludique ou même érotisés. Quelques fois, le peintre invente des titres détonants par leur humour.

Armaillis et vie paysanne

L’univers des armaillis n’a aucun secret pour Bruni, qui concilie la création artistique avec une activité saisonnière de garde-génisse. Dans ses peintures et ses dessins, il en restitue aussi bien les us et les coutumes que les postures et le lien fort avec le bétail. Son approche sort cependant de la tradition et du folklore.

La désalpe avec bouquets rouges et jaunes, fauvisme. Huile sur bois, 60 x 50 cm. Collection particulière.

Les figures sont vigoureuses ou marquantes par leur physionomie ridée. Saisis en mouvement et en extérieur, les personnages sont tantôt festifs dans le bredzon du dimanche, tantôt croqués au naturel. Dans la plupart des représentations, Bruni développe une exploration formelle différenciée; pointillisme, primat de la ligne, gammes fauves, etc…

Portraits

Lorsqu’il portraiture, Bruni favorise le contact, la conversation et l’observation. En fonction de la personnalité du modèle, il met en place une formule variée ; le plan rapproché sur l’expression ; une lumière forte ou bien une atmosphère en clair-obscur ; la dynamique du cadrage vertical ; l’intégration d’accessoires divers.

Vache et jeune paysan à mi-corps. Huile sur bois, 50 x 70 cm. Collection particulière.

De son travail d’aide-soignant exercé à l’Hôpital de Billens dans les années 1970, il garde une grande sensibilité envers les personnes âgées et les nuances subtiles de leurs expressions et leurs gestes.

Incandescentes montagnes

L’horizon des Préalpes est omniprésent dans le quotidien et la création de Bruni. Le peintre est installé dans le chalet-atelier des Blancs Ruz dans le Val-de-Charmey de 1976 jusqu’à sa mort en 2008. Les paysages de montagne réunis dans l’exposition sont contemplatifs et intimistes, composés au gré des saisons et des variations de la lumière.

Chalets d’alpage dans la neige, petites poyas avec Moléson au fronton, à l’arrière-plan les Préalpes, journée lumineuse. Huile sur bois, 70 x 100 cm. Collection particulière.

Dans le sillage du paysagiste genevois Barthélemy Menn, qui peignit au Château de Gruyères au milieu du 19e siècle, et de Ferdinand Hodler, élève fameux de ce dernier, Bruni explore une incandescente poésie visuelle.

Poyas allégoriques

À l’adolescence, Bruni est initié à la peinture paysanne bernoise dans le cercle familial de son père. Puis, à ses débuts artistiques, il découvre d’un même élan les alpages libertaires et l’art de la poya peinte. Son ami et peintre Francis Oberson, bien connu pour ses interprétations hyperréalistes, l’accompagne dans cette aventure.

Poya avec les Tournesols de Vincent Van Gogh. Huile sur bois, 57 x 85 cm. Collection particulière.

La poya est un fil rouge dans l’œuvre de Bruni. Il en transpose finement les codes et le rythme, la portée symbolique et le charme naïf et intemporel. Dans son univers imaginaire, il associe le mode poya à d’autres traditions fortes comme le carnaval du Lötschental et le rituel du mandala. Au gré des tableaux, le défilé du cortège – miniaturisé, détourné, amplifié –  nous guide sur la Dent de Broc, à Moléson, sur le pas des touristes à Gruyères. Pour aboutir dans un fantastique hommage aux Tournesols de Vincent Van Gogh.

Made in Switzerland/in Gruyère

Opposant farouche à la surconsommation et aux médias de masse, Bruni est, quant à lui, un ‘consommateur’ inconditionnel de culture et de patrimoine. Les chefs-d’œuvre de l’art et de l’architecture suisses le fascinent autant que les sites naturels. Il écorche volontiers les clichés et les rituels identitaires, mais il leur concède l’attrait du kitsch et une drôlerie sympathique.

Dans les entretiens dédiés à l’explication de son œuvre, Bruni évoque comme tableaux de « références » La Cathédrale de Fribourg et 26 Cervins:

« Elle réjouit l’esprit de tous les jours. C’est nous, enfermés par notre croyance et notre religion. Et c’est pourquoi j’ai eu besoin d’enlever les vitraux et les portes pour laisser place à plus de liberté. Les enfants représentent une forme d’innocence qui leur permet d’entrer dans n’importe quel lieu sacré, n’importe où. »

«Made in Switzerland»: 26 Cervins, 2006. Huile sur bois, 140 x 140 cm. Collection particulière.

«Vingt-six Cervins, un par canton, car c’est un mythe suisse sacré même si le Cervin se trouve en Valais. Ce n’est pas qu’une montagne banale à mettre sur le chocolat Toblerone, rappelant notre fringale de tout consommer, y compris notre pays.»

Entretiens avec Bernard Mivelaz, juillet 2008. Publiés dans : Antonio Bruni et l’Enfant du Sahel. Un fabuleux héritage pictural, Association Persis Valais, 2012.

Détournements, critique de la société

Bruni jongle avec l’iconographie religieuse, les symboles nationaux, le langage publicitaire. Il les agence dans des mises en scène d’une grande cohérence. Ces images sont le support d’un discours critique sur notre société et la pensée idéologique. La pertinence de leur message s’accompagne d’une beauté détonante.

Le grand cirque. Tournage d’une scène de Crucifixion au Golgotha, avant-plan : figure d’innocence enfantine. Huile sur bois, 84 x 105 cm. Collection particulière.

Les esquisses préparatoires montrent avec quelle précision l’artiste compose l’espace et détermine le positionnement des figures au millimètre près. Malgré l’amalgame de personnages et de détails, ses compositions tiennent parfaitement ensemble.

Les Grecques

La Grèce est la terre élective d’Antonio Bruni. Il ne fait pas moins de dix voyages, principalement en Crète, dans le sillage du mouvement hippie, et sur l’île de Karpathos dans le Dodécanèse. Il y entraîne fréquemment ses proches, copains artistes et globetrotters.

La nymphe Écho transformée en voix et personnages masqués selon la tradition du Lötschental. Huile sur bois, 85 x 60 cm. Collection particulière.

Étudiant les chefs-d’œuvre du Musée archéologique d’Héraklion, il se forge une culture approfondie en héros antiques, en mythologie et en esthétique du corps humain. Dans les nombreuses chapelles de Karpathos, il est fasciné par l’art sacré byzantin.

La pensée de l’auteur grec Nikos Kazantzakis et son disruptif héros de roman Alexis Zorba accompagnent la vision du peintre, aux racines italo-grecques, dans ses pérégrinations, ses «envols», en Grèce.

Inde

Le grand tour de l’Inde est un des rêves de jeunesse de Bruni et de Monique Jung, sa muse, compagne et fidèle interlocutrice. En 1983, ils y voyagent pendant six mois et se rendent jusqu’au Népal. Ce séjour enrichit la mémoire visuelle de Bruni; paysages urbains, scènes de féminité, visages d’enfants, architectures, artefacts, les rituels du Gange.

Combat entre le Minotaure et idoles indiennes, au premier plan: princesse et paon de miniature persane. Huile sur toile, 79 x 170 cm. Collection particulière.

«Antonio a été très marqué par la beauté des gens et des paysages de ces pays. Nous avons passé beaucoup de temps à attendre dans les gares et, là, on a été frappés par la majesté des pauvres. Antonio en a nourri son œuvre sur l’Himalaya. Il se sentait familier de ce pays et sa culture. Inexplicable, mais voilà ! »  

Monique Jung, témoignage recueilli par Monique Durussel Rudaz, novembre 2019.

«I am happy»Offrande, extase

Bruni nourrit ses récits des rencontres humaines et aussi des excursions spirituelles, en particulier dans le Bouddhisme. Confronté à la complexité de cette religion à l’opposé du rationnel occidental, il en transpose l’idéal originel de tolérance et de bienveillance envers toute forme de vie.

Nu féminin agenouillé, rend hommage à Rama et Sita dans la paume de sa main. Huile sur bois, 66 x 76 cm. Collection particulière.

Les rituels de l’offrande tels qu’ils sont vécus en Inde sont montrés dans des tableaux captivants par leur photogénie et leur beauté plastique. Fasciné par l’expression de l’extase, Bruni, peintre et ermite, la décline à tous les âges de la vie. Ces compositions développent le rapport central entre la figure et le fond, mais aussi entre la peinture et la sculpture. Enfin, on note un parallèle entre le Visage du sadhu heureux et l’allure bohème de Bruni.

L’Orient rencontre l’Occident

Bruni est un passeur entre les cultures. Cette vocation imprègne son rapport avec les institutions muséales, les milieux de l’art et le public.

L’Orient rencontre l’Occident. Huile sur bois, 56 x 74 cm. Collection particulière.

En novembre 1983, son indophilie est communicative, et il stimule au Musée gruérien l’exposition Peintures du Mithila. Art populaire de l’Inde du Nord. Il a non seulement le souhait d’amener une découverte inédite aux habitants de sa région d’adoption, mais aussi la volonté de défendre cette tradition millénaire menacée par la mondialisation.

Par la suite, dans ses divers accrochages à Charmey, Bruni développe une stratégie double. D’une part, il immerge le spectateur dans les scénarios gruériens; d’autre part, il le déroute vers des microcosmes exotiques. Comme Gauguin, Picasso ou encore le photographe Henri Cartier-Bresson, il observe les expressions de la Méditerranée et les orientalismes et, aussitôt, les métamorphose dans son propre langage moderne.

Plénitude, poya mandala. Huile sur bois, 140 x 170 cm. Collection particulière.

Dans son exposition au Château de Gruyères (2004), il présente Plénitude poya mandala. Ce tableau est un manifeste artistico-philosophique. Bruni y harmonise l’élan ascendant de la poya et le mandala, par essence sphérique. Au centre, il peint le 14ᵉ dalaï-lama dans un réalisme photographique virtuose. Face à la caméra de Thanassis Fouradoulas, qui le filme pendant l’été de cette même année, le peintre-ermite explique la portée de son œuvre aux confins des Préalpes, de l’Orient et de l’Occident – symbolisé avec drôlerie par une figure de basketteur afro-américain.

En quelques dates

Le peintre, dessinateur et passeur entre les cultures Antonio Bruni marque d’une forte empreinte pluriculturelle la création artistique, en Gruyère et ailleurs.

Né à Belfaux (Fribourg) le 13 juin 1947, il grandit entre le Tessin et les rythmes nomades de sa famille paternelle tzigane. Après un apprentissage de dessinateur à Lausanne, il se lance dans la carrière d’artiste libertaire et multiplie les expériences.

Années septante : il est aide-soignant à l’hôpital de Billens, copiste d’après les grands maîtres et évolue dans les milieux artistiques fribourgeois.

Dès 1975-76, il s’initie aux alpages gruériens. Il investit à cette époque la bâtisse des Blancs Ruz à proximité de la chartreuse de La Valsainte. Tout en y installant sa fabrique d’images – peintures, croquis virtuoses, carnets d’étude –, il ne cesse de voyager et se passionne pour la Crète et l’île de Karpathos. En 1983, après son grand tour de l’Inde, il est à l’origine d’une exposition sur l’art du Mithila au Musée gruérien à Bulle.

Bien vite, Antonio Bruni a incarné un mythe bohème dans les Préalpes : beau ténébreux, puis, au fil des ans, créateur-ermite, finement ironique et mystérieux.

Grâce aux expositions à Charmey et au Château de Gruyères en 2004, ses peintures suscitent l’attention des collectionneurs comme celle d’un réseau de passionnés.

Antonio Bruni décède le 30 juillet 2008 aux Blancs Ruz, léguant une partie importante de son oeuvre peint et dessiné ainsi que son fonds d’atelier au docteur Bernard Mivelaz, en faveur des enfants de l’Association Persis Valais (Burkina). Des tableaux – d’envergure, intimistes ou même audacieux – sont également acquis par le Musée d’art et d’histoire Fribourg, la collection de la Banque Cantonale de Fribourg et par le Musée gruérien.

Textes de l’exposition présentée au Musée gruérien (09.06-13.09.2020)

Par Anita Petrovski Ostertag, historienne de l’art

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