TRACEHUMANCE | Cheminement photographique de Jacques Pugin

Jacques Pugin est né en 1954 à Riaz (Fribourg). Il vit et travaille à Paris. Sa renommée est internationale et son oeuvre fait partie de grandes collections publiques et privées. Il a reçu trois années consécutives la Bourse fédérale des beaux-arts (Swiss Art Award). Depuis ses débuts, dans les années 1970, il pratique une photographie véritablement expérimentale, en utilisant tous les outils à sa disposition. Ses recherches plastiques se mêlent à une réflexion sur le temps, l’espace et la relation complexe que l’homme entretient avec la nature. Regard sur le travail du photographe en compagnie de la commissaire de l’exposition, Audrey Hoareau.

Désalpe 2.0, #57, canton de Fribourg, 2019 © Jacques Pugin

Désalpe 2.0

A l’occasion de l’exposition Tracehumance (Musée gruérien, 04.10.2020-31.01.2021), Jacques Pugin présente en exclusivité Désalpe 2.0. Cette enquête photographique a été réalisée dans le canton de Fribourg en 2019. Elle questionne la pratique et le motif de la désalpe en confrontant la tradition pastorale avec l’aménagement du territoire contemporain. Désalpe 2.0 est le surprenant télescopage entre un sujet empreint de traditions et un choix de techniques numériques résolument modernes.

Un troupeau orné de fleurs traverse en rang un paysage de montagne. Cette scène évoque les “poyas”, ces peintures naïves issues de l’art populaire fribourgeois, qui représentent le rituel printanier de la montée aux alpages. Mais au lieu de représenter la transhumance vers les hauteurs, symbole d’espérance, Jacques Pugin se concentre sur un autre temps fort, la désalpe, la fête folklorique qui accompagne le retour des bêtes dans les basses plaines.

Dans ces panoramas d’un genre nouveau, deux mondes se télescopent : des scènes paysannes, se superposent à des décors “irréels”. Constitués de pixels, ils sont fabriqués à partir de Google Earth, l’outil géographique et photographique de Google.

Sous un ciel noir dense, les déformations paysagères et leurs proportions incongrues rompent avec la perspective des représentations picturales et photographiques traditionnelles. Entre voitures aplaties et bâtisses écrasées, le cadre imposé par l’artiste crée le malaise et instaure un climat d’inquiétude :  si les algorithmes Google sont conçus pour être parfaitement logiques, ils peuvent toutefois générer des résultats déroutants !

Désalpe 2.0, #39, canton de Fribourg, 2019 © Jacques Pugin

Ces images cristallisent la capacité des hommes à construire un système qui s’oppose à lui-même : Jacques Pugin s’interroge sur la place du modèle agricole traditionnel dans le monde d’aujourd’hui. En utilisant une nouvelle fois le jeu des contraires, il révèle les penchants d’une société en déséquilibre, entre tradition et progrès, entre ce qui reste et ce que l’on projette.

1. Investir le paysage, l’image

L’artiste rejette l’idée de «vérité photographique». Pour lui, la photographie n’est qu’un medium dont il se sert pour s’exprimer:  dès lors, avec une grande liberté qui rompt avec une approche plus conventionnelle de la photographie, il se permet toutes les incartades, qu’elles soient pre- ou post-photographiques.

Ici Jacques Pugin investit les images via le Light Painting  ou d’autres techniques, pour imprimer sur l’image des traces qui dimensionnent l’espace ou symbolisent le passage du temps.

  # 12 Graffiti rouges, 1984
# 12 Graffiti rouges, 1984 © Jacques Pugin

Si l’image est l’attribut principal de ses démonstrations, Jacques Pugin ne croit pas à la vérité photographique. L’enregistrement est systématiquement remis en cause puis manipulé. L’implacable lucidité de la photographie n’offre aucune réponse à ses questionnements contrairement à la démarche qu’il développe depuis plus de quarante ans. Cette approche stratifiée se combine à l’utilisation répétée du trait, tant rectiligne que sinueux. Ainsi, corde, néon, rai de lumière, grattage sur la gélatine, sont mis à profit dans la mesure et l’analyse d’espaces pour la plupart déshumanisés.

Il y a la double volonté de la part de l’artiste de rendre compte du paysage et d’y inscrire durablement son empreinte. Le trait, élément graphique, pluriel, condense toutes les intentions artistiques pour devenir le langage de l’auteur et revendiquer sa liberté. À chaque tracé, il s’affranchit de la pesanteur de la réalité tangible. La trace questionne un trio de concepts clés: l’échelle, la trajectoire, la temporalité.

L’ensemble de la production artistique de Jacques Pugin se lit comme une suite cohérente d’expérimentations. Elle nous conforte dans l’idée que nous ne sommes pas perdus dans l’univers mais que cet espace est mesurable, définissable. Dans cette opération d’étalonnage, l’auteur oscille entre visée esthétique et attitude para-scientifique. Face à cette rétrospective et en particulier devant ces premiers travaux, on ne peut qu’être frappé par la panoplie d’outils photographiques déployée et l’exploitation intégrale de leurs qualités intrinsèques. Pour chaque projet, un dispositif précis est méthodiquement défini. En fonction du résultat escompté, Jacques Pugin détermine une technique de tirage appropriée (Fresson, Cibachromes, Polaroïd, etc.). L’image produite assume son caractère intuitif, intégrant pleinement sa part d’arbitraire.

Pour ce pionnier du light-painting, la lumière est un jeu, la photographie, le support des expériences de son esprit plus que fertile. Ses compositions révèlent autant de connivences que de confrontations. L’oeuvre s’épanouit dans les antagonismes. Elle incarne toute la dualité du monde d’aujourd’hui: entre urbanité et ruralité, intérieur et extérieur, lumière et obscurité.

2. Une approche picturale : imaginer et rêver

Dans ces séries, l’artiste laisse parler son imaginaire. Il invente ses propres histoires, crée des univers en toute liberté. La photographie est transformée par la peinture qui la recouvre presque intégralement. La montagne devient sombre et bleue, presque inquiétante. Les végétaux se transforment en une jungle imaginaire, fantasmée, dans laquelle le spectateur s’immisce tel un insecte.

Jacques Pugin laisse son esprit vagabonder, il explore ici un espace onirique et esthétique sans aucune contrainte, en s’affranchissant parfois des codes de la netteté, des lois de la perspective ou des proportions classiques.

#7 La montagne bleue, 1995 – 1998 © Jacques Pugin

Se livrant à une étude topographique, Jacques Pugin se présente comme l’architecte d’une oeuvre qui se construit en strates. Il passe et repasse sur le médium photographique à coup de surimpressions, de superpositions, d’assemblages. Il pousse le principe du recouvrement jusqu’à l’application de couches de peinture. Par petites touches ou par aplats, il peint une large partie de la surface des tirages. Le voile bleuté qui recouvre la Nature saisie par l’objectif célèbre la couleur froide. Les cimes viennent se fondre dans l’azur clinquant des ciels de haute montagne. Colorisés à l’excès, ces objets nouveaux deviennent des passerelles hybrides, de la photographie à la peinture. Parfois, le collage complète cette revisite du paysage alpin classique, le même qui épuise le regard par son immensité.

Jacques Pugin réinvente sa propre photographie. S’il nappe ses images d’étendues monochromes, c’est pour leur donner une couleur que lui-même aura dictée. Cette texture est un filtre vers un paysage nouveau, plus homogène, lissé de toutes aspérités.

  # 01 Les végétaux
# 01 Les végétaux, 1992 © Jacques Pugin

Cette action de personnalisation transforme une réalité jugée perfectible. Il faut lire dans le principe de l’intervention en deux temps – faire l’image, puis la peindre -, une volonté de capter le réel pour mieux y revenir. Comme un géomètre annoterait de commentaires un territoire tout juste cartographié. Ici l’auteur s’évertue à contredire la réalité pour raconter son propre monde.

3. La montagne : inventorier et témoigner

La montagne est un thème de prédilection de Jacques Pugin, et il sait qu’elles ne sont pas aussi invulnérables qu’elles ne le paraissent. Le réchauffement climatique, le tourisme, les activités des hommes y laissent leur empreinte.

Jacques Pugin dresse des «portraits de montagnes». Comme le ferait un botaniste, il les inventorie. Puis il témoigne de leur fragilité, nous confrontant implicitement à la fonte des glaciers, une inexorable disparition qu’il refuse en les reconstituant avec des superpositions d’images. Un mythe de Sisyphe moderne, un combat artistique symbolique, aussi spectaculaire que les bâches recouvrant le glacier du Rhône, censées en ralentir la fonte.

#001 Glaciers, Rhonegletscher, 2015, 46°34’48” N 8°23’12” E © Jacques Pugin

Originaire de Bulle, au coeur de la Gruyère, le Moléson pour mirador, Jacques Pugin pratique la montagne comme bon nombre de ses compatriotes. Il lui a très tôt conféré la primauté de ses recherches. Ici, l’objet de sa fascination nous est tout entier proposé, dans une approche qui se veut volontairement spectaculaire et sur-détaillée. Même si l’émerveillement et la délectation nous sont concédés, la beauté des images n’est en aucun cas déterminante. Leurs traitements, les points de vue et l’immersivité des plans convergent pour nous rappeler notre position de dominé. À l’échelle de la montagne, l’arrogance de l’Homme n’a que peu de place. Composante inévitable de l’identité helvétique, la montagne se vit en Suisse comme la mer pour tout insulaire. Adulée autant que crainte, elle est là, veille de son oeil sombre et protecteur. Ici, on convoque le caractère sacré de la montagne pour mieux nous rapprocher du ciel.

L’oeil humain a ses limites et notre champ de vision ne sera jamais assez large pour embrasser le monde à la mesure des besoins intarissables de Jacques Pugin. La forte volonté de dépasser notre capacité visuelle naturelle transparaît dans l’oeuvre, comme un leitmotiv. Les mêmes rêves qu’Icare animent l’esprit de l’artiste, qui trahit son ambition de super-vision par le recours aux drônes et aux captations satellitaires. L’accession à la vue zénithale accroît l’illusion de contrôle visuel d’un territoire donné. L’image mécanique et ses déclinaisons technologiques servent ici l’utopie de posséder l’immensité d’un monde dont les dimensions sont insaisissables. La récurrence dans le choix du format tableau est, elle aussi, motivée par ce désir de saisir la réalité au plus près. Grandes bouffées d’oxygène, certains panoramas ne semblent avoir pour seules limites que les contours de la surface du papier. Comme s’ils voulaient sortir de leur cadre pour venir couvrir les murs qui les accueillent.

  # 44 La montagne s’ombre, Alpes Bernoises, Berner Alpen, Switzerland, 2008
# 44 La montagne s’ombre, Alpes Bernoises, 2008 © Jacques Pugin

Les ombres participent aussi du vocabulaire de Jacques Pugin. Tour à tour, sur chaque flanc de la montagne, les heures s’égrainent, visibles et perceptibles. Dans son cycle implacable, le filtre de l’ombre vient fragmenter le manteau neigeux immaculé. La fatalité dictée par l’astre royal s’applique à tout être humain qui s’y plie et s’y résigne. L’artiste, lui, s’en empare et se joue de cette dictature : le temps subi devient matière. Il le formalise.

Le glacier du Rhône, lui, représente la part fragile d’une Nature décrite par ailleurs comme invulnérable. Il s’étiole par la faute de l’homme. Considérée comme transitoire, cette série traduit tout l’engagement politique et idéologique de son auteur. Certaines considérations écologiques nourrissent le travail de Jacques Pugin qui fait de ce site l’allégorie de la faillite de notre espèce. Mêmes les paysages les plus menacés sont exploités par l’Homme dans une logique de rentabilité. Alors qu’elle nous interroge sur notre nature malfaisante, l’oeuvre n’a aucune valeur moralisatrice. Elle nous met sobrement en face de nos travers, via l’enregistrement brut des vues d’un glacier que l’on tente vainement de sauver de la fonte en le recouvrant de bâches.

4. Transcender la réalité, se l’approprier

A première vue, l’homme n’a qu’une place infime dans les œuvres de Jacques Pugin, contrairement à la nature et au paysage. Pourtant il est omniprésent. Lors de ses voyages autour du monde, l’œil de l’artiste capture inlassablement et méthodiquement les traces qu’ont laissé les hommes dans les lieux qu’il a parcourus.  Derrière chaque construction, chaque trace, dans une approche parfois anthropomorphique, il nous révèle à sa manière l’omniprésence humaine. Jacques Pugin souligne les cercles, accentue les signes, une manière de s’approprier les lieux et les symboles créés par d’autres.

Si Jacques Pugin apparaît comme un esprit cartésien, si l’on peut lire en lui, un fond d’âme de scientifique, la dimension spirituelle est, sans conteste, bien présente dans son travail. Chaque projet génère autant d’expériences liées à l’espace-temps évoquant régulièrement une force vitale qui nous dépasse, qui se trouverait au-delà des hommes et du tangible. Ce pan mystique non revendiqué se veut tout à fait perceptible. Si l’on peut encore douter des penchants animistes de l’auteur, il nous réaffirme sans cesse sa dévotion pour une Nature absolue. Convaincu de son caractère inestimable et prêt à la défendre, Jacques Pugin ne la défie pas mais entre en interaction. Il nous retranscrit dans ses images, le précieux dialogue qu’il engage avec elle.

  #135 Sacred Site, Algérie, 2002, 24°25’2″N 9°31’32″E
#135 Sacred Site, Algérie, 2002, 24°25’2″N 9°31’32″E © Jacques Pugin

Le terrain d’action que s’est défini Jacques Pugin, grand voyageur, est dépourvu de frontières. “Sacred Site” représente des milliers de kilomètres parcourus, guidé par une curiosité sans borne, comme pour aller vérifier l’infinité des perspectives aux quatre coins de la planète. Territoires, rituels, systèmes, qu’il est ambitieux de vouloir dresser le portrait de la Terre des Hommes ! Palette riche de couleurs et de lumière, elle s’offre sous le regard en surplomb du photographe qui en extrait une forme d’unité visuelle, une essence commune. Sans annihiler, ni homogénéiser les cultures, ce que veut Jacques Pugin c’est tout voir pour ensuite tout donner à voir. Il faut pardonner à l’artiste son désir inavoué d’omniscience… Pendant plus de quinze ans, il a composé cet inventaire de prélèvements de paysages mystiques. En les unissant à des cartes matérialisant chacune de ses quêtes, il réalise une série de diptyques qui loue tout autant la beauté originelle du monde et celle de l’empreinte sacrée et éternelle de l’Homme.

Pristine #4, Sultanat d’Oman, 2015 © Jacques Pugin

Les lignes laissées par le passage des roues d’un véhicule dans le désert, elles, sont éphémères. Elles dénaturent, pour un bref moment, un paysage à la pureté sans pareille. Là, dans l’étendue désertique omanaise, “Pristine” nous démontre que rien n’est figé, que tout peut s’effacer. Même l’orgueil de l’humanité qui, entre appropriation et destruction, ne cesse de marteler sa présence. A travers l’enregistrement et l’analyse des traces, Jacques Pugin souligne la perpétuelle évolution d’un Homme en pleine mutation et le rapport complexe qu’il entretient avec son environnement.

5. Au-delà de la photographie

S’affranchir de la pesanteur terrestre et de l’appareil photographique pour faire appel «au nuage» dans une dimension virtuelle est l’un des points communs entre ces deux séries.

Ici Jacques Pugin va jusqu’à délaisser la posture de photographe pour réaliser des témoignages : Day after Day parle de l’impermanence de l’image. Les Cavaliers du Diable, malgré une approche onirique trompeuse, est un reportage saisissant sur la sombre réalité géopolitique des conflits en Afrique. Il symbolise ainsi les contradictions d’une société en déséquilibre.

Les moyens technologiques modernes nous offrent de tout voir, de tout appréhender. Le flux infini d’images accessible sur le World Wide Web constitue de précieuses ressources pour les productions de Jacques Pugin. Il intègre ainsi l’ère du post-photographique. Un mouvement où l’emploi, les associations et le recyclage d’images extraites de base de données ont évincé la prise de vue du photographe.

  Les cavaliers du diable # 50,
DAMAGED VILLAGE,
Damage Summary as of May, 2009,
Location: TINA GHARIB
13°26’16.81”N  24°45’2.15”E,
Status: DAMAGED,
Structures Destroyed: 100 of 350,
Year Attacked: 2004
Les cavaliers du diable # 50, Darfour, 2009 © Jacques Pugin

Lorsque Jacques Pugin utilise des captures Google Earth de villages détruits par la Guerre Civile au Darfour, il compose un mémorial visuel à ce génocide. Sur un fond d’un noir profond, de mystérieuses constellations forment les traces d’une guerre dont les ravages se lisent dans les amas de petits cubes lumineux organisés. Au-delà de la preuve, “Les Cavaliers du Diable” présente un travail à la fonction archéologique. Les vestiges en disent plus long que les faits sur les chapitres les moins glorieux de l’Histoire… Nous confronter à la matérialisation graphique de l’horreur, c’est participer à la construction et la pérennisation d’une mémoire.

Matterhorn, Cervin, montagne, glaciers, glacier, jacques, Pugin, Zermatt, Automated, Matterhorn, Corinne, Vionnet,  #0025 Matterhorn 2009 09 05
Day After Day (2009-2015) 0025 Matterhorn 2009 09 05 © Jacques Pugin

L’infini et l’immensité cristallisent les grandes angoisses de Jacques Pugin. Nous, simples mortels subissons nos courtes existences alors que rien ne semble ébranler les Toits du monde. Comme d’autres théâtres magistraux de Dame Nature, le Cervin demeurera après nous. Nier l’adversité ne résout rien, il faut rendre le temps palpable, le mesurer, pour en avoir la pleine conscience et en jouir. “Day after Day” concentre cinq années en quelques minutes : comme si la vie entière du Matterhorn défilait devant nos yeux. Réalisé à partir de captations d’une webcam pointée en continu sur la montagne la plus connue de Suisse, cette boucle sans fin nourrit nos illusions de maîtriser l’espace et de contrôler le temps.

Audrey Hoareau, commissaire

Exposition Tracehumance | Cheminement photographique de Jacques Pugin

Musée gruérien, Bulle, 4 octobre 2020 – 31 janvier 2021

1 Comment

  1. Francois Martin sur 15-09-2020 à 20:54

    Excellent article. Belles photos. Un grand photographe.

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